• Coexpérience

    « La tâche que notre temps nous impose, avec d’autant plus d’urgence que s’est accrue la vitesse du progrès technique, consiste à surmonter le paradoxe de toute éducation : comment transmettre l’expérience alors qu’elle est le plus intransmissible des biens » ?

    Ne reste-t-elle pas en effet, dans son ultime réalité, strictement personnelle, difficilement exprimable à soi-même, et, à la limite, parfaitement incommunicable ?

     

    Coexpérience 

                                                            Equipage

     

    « Peut-être pourrait-on s’aviser que la seule façon de transmettre une expérience, quelle qu’elle soit, consiste à la faire ensemble, afin qu’elle soit commune. Je propose ici le terme de coexpérience pour exprimer cette vérité évidente, mais en pratique souvent méconnue.(…)

    Pour ceux qui voudraient une définition risquons celle-ci la coexpérience est la commune démarche accomplie dans le domaine des faits, par le maître et le disciple, pour s’approprier tel ou tel bénéfice de l’entreprise humaine. Au terme, maître et disciple sont en possession d’un même bien, non pas seulement d’un savoir notionnel, mais d’une authentique science, limitée encore à l’objet particulier de cette démarche, mais expression actuelle de l’expérience que l’homme fait de l’Univers. Mieux encore, ils sont entrés ensemble un peu plus en possession de leur humanité et ont affirmé en eux la puissance de l’esprit capable de comprendre l passé et le présent, d’inventer et de « traduire ».

    La coexpérience ainsi définie permet de désigner un idéal pédagogique, de déterminer un programme, d’inspirer une méthode et des techniques. (…)

    En tout enseignement, c’est donc plus qu’un savoir, une expérience humaine qu’il s’agit de « traduire » (au sens de transmettre) , si l’on veut que nos enfants ne demeurent pas de jeunes sauvages, d’autant plus barbares peut-être qu’il disposeront d’outils plus perfectionnés, ou des êtres asservis à des machines d’autant plus déshumanisantes qu’elles dispensent un confort plus facile. La nécessité d’amener les futurs techniciens à recueillir l’héritage des générations passées pour les faire fructifier dans l’avenir inspire ce que nous avons nommé la coexpérience . Celle-ci à son tour permet d’entrevoir en quel sens il conviendrait de chercher une solution à ces questions brûlantes que pose l’actualité aujourd’hui. »

    Source : Maurice Lesteven (« Monde scolaire et monde futur », Problèmes d’enseignement, Études, avril 1964).

     

    ***

    Je prends la notion dans un sens élargi, au-delà de la relation maître-disciple, considérée ici comme modèle :

    La notion de coexpérience a fait ses preuves non seulement dans la relation pédagogique, visée par l’auteur, mais dans l’ensemble du domaine de la pédagogie, et de la recherche active notamment.

    Il s’agit d’expérience existentielle, davantage que de travail « coopératif » ou « collaboratif ». Elle complète celles de coopération et de communauté. Outre l’œuvre commune, la création collective, elle ajoute la dimension du « vécu commun » et ce que lui doit le processus de transmission.

    La notion relève d’une philosophie concrète touchant l’action éducative. Elle implique rencontre, reconnaissance, dessein partagé. Elle allie la nécessité intime de la singularité, et l’acceptation de l’altérité. Elle se vérifie dans l’épreuve de l’action, dans la réalisation et l’effectuation. Elle suppose sans doute un renoncement au service d’une cause supérieure commune. Elle suppose un « horizon de sens » qui ne se limite pas à une technicité d’une démarche de projet en didactique. C’est là sans doute une dimension décisive pour l’exercice réel de la démocratie de participation. 

    P.S. Il ne s'agit pas ici de ce qui est habituellement désigné par la co-expérience.

     


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